Mon chien aboie pour rien : comprendre les réactions imprévisibles liées au stress

Il y a des jours où tout semble normal… et pourtant, votre chien1 aboie, grogne, s’agite ou panique pour un “détail”. Un bruit, un chien au loin, une personne qui passe, alors qu’hier ce stimulus était toléré…

Et si le vrai déclencheur n’était pas ce moment précis, mais tout ce qui s’est empilé avant ?

Dans l’imaginaire collectif, un comportement a une cause directe : il aboie parce qu’il a vu un chien. Elle s’enfuit parce cette personne a un chapeau.

En réalité, le comportement du chien fonctionne rarement de manière aussi simple.

Avec le temps, mon expérience m’a montré quelque chose de fondamental : avant même la balade, avant même qu’un évènement arrive, le stress est déjà là.

Nos chiens ne partent pas en promenade dans le même état émotionnel, ils ne se réveillent même pas dans le même mood2 que la veille, même en se réveillant au même endroit, avec les mêmes humains, et dans la même routine que la veille.

C’est là qu’interviennent deux notions clés en comportement canin :

  • l’empilement de stresseurs (trigger stacking)
  • la charge allostatique

Comprendre ces mécanismes change profondément le regard que l’on porte sur les réactions décrites comme imprévisibles ou sans raison… qui ne le sont pas.

L’empilement de stresseurs : quand le stress ne disparaît pas tout seul

On imagine souvent le stress comme quelque chose de ponctuel :

un événement → une réaction → retour à la normale

Mais chez le chien comme chez nous, le stress ne s’évapore pas instantanément.

Un stresseur, c’est tout stimulus perçu comme :

  • désagréable
  • inquiétant
  • douloureux
  • ou même excessivement excitant

Cela peut être :

  • un bruit soudain
  • un manque de sommeil
  • une douleur diffuse
  • une interaction sociale difficile
  • une stimulation sensorielle trop intense

Et évidemment, ces listes n’ont rien d’exhaustives. Le problème n’est pas forcément un stresseur isolé, mais leur accumulation dans le temps, sans possibilité de récupération suffisante ou adaptée.

Comprendre le seuil émotionnel : la métaphore du vase

Imaginez un vase, un évier ou tout autre récipient que l’on peut remplir d’eau. Je choisis le vase ici.

Chaque expérience de la journée y verse un peu d’eau :

  • un bruit de camion
  • un sommeil interrompu
  • une odeur inconnue voire désagréable (l’ennemi juré du quartier qui a fait pipi sur SON poteau)
  • une tension corporelle liée à une douleur
  • une excitation trop forte

Tant que le vase n’est pas plein, le chien reste sous son seuil émotionnel :

  • il peut réfléchir
  • vous entendre et comprendre ce que vous dites
  • apprendre
  • s’adapter
  • répondre de façon proportionnée

Mais quand le vase déborde, le chien passe au-dessus du seuil. À ce moment-là, l’aboiement, la fuite, le figement ou l’agitation euphorique n’est plus un choix.

C’est une réponse de survie.

Alors, ce que nous appelons “sans raison” est souvent la dernière goutte qui fait déborder le vase.

Le déclencheur visible (le chien qui passe, le bruit, la personne) n’est que l’élément final d’une longue chaîne qui est passé inaperçue.

Et cette chaîne commence parfois :

  • bien avant la balade
  • parfois la veille
  • parfois même plusieurs jours avant
  • parfois… dès la naissance, voire même intra-utéro

Ce qui remplit le vase, souvent de manière invisible et insidieuse

La qualité du sommeil

Un chien qui dort mal récupère mal.

Un sommeil fragmenté, trop court ou perturbé empêche le système nerveux de redescendre.

Et un chien fatigué émotionnellement, c’est un chien au seuil le plus bas de ses capacités de tolérance.

Les douleurs, même discrètes

Les douleurs chroniques ou intermittentes (articulaires, digestives, dentaires…) sont de puissants stresseurs silencieux.

Elles mobilisent en permanence le système nerveux, elles fatiguent et elles peuvent rendre plus irritables.

A nouveau, cela rend moins tolérant aux autres stimuli du quotidien.

Relation, sécurité et consentement

Un manque de sécurité relationnelle… mais aussi parfois un trop-plein d’interactions mal ajustées, peuvent remplir le vase. Des temps de solitude très longs, un manque de contact au quotidien, de l’ambivalence dans la relation, des contacts non consentis, un manque de possibilités de s’isoler.

La qualité compte plus que la quantité, la cohérence, le respect des limites et le consentement rendent un contact qualitatif.

Les stimuli sensoriels

Chaque chien a sa propre sensorialité. Nous ne naissons pas tous égaux face à la manière dont nos sens reçoivent et perçoivent les stimulis sensoriels, il en est de même pour les chiens.

  • certains sont plus sensibles aux bruits, en général ou à des bruits spécifiques
  • d’autres aux mouvements
  • d’autres encore aux odeurs

Un environnement banal pour nous peut être sensoriellement saturant pour eux. De même qu’un environnement banal pour moi pourrait être difficilement supportable pour vous, par exemple je tolère très bien l’odeur du fumier peut-être que certain.e.s d’entre vous ne supportent même pas d’y penser…instant glam.

Nous ne filtrons pas tous les informations sensorielles de la même manière, d’où l’importance des suivis comportementaux individuels.Un environnement sera très bien toléré et vécu par un chien mais sera synonyme de mal-être pour un autre.

L’environnement urbain : un empilement permanent

L’environnement urbain par exemple constitue une zone d’empilement de stresseurs permanent. La ville est un terrain idéal pour le trigger stacking :

  • bruits constants
  • imprévisibilité
  • proximité sociale forcée
  • stimulations visuelles rapides et désorganisées

Même une balade “courte” peut représenter des dizaines de micro-stresseurs.

Et quand le chien vit ça tous les jours, sans vraie récupération conduisant à une fatigue importante qui peut parfois se figurer par une incapacité à lâcher prise et se reposer… on peut parler de stress chronique.

Stress aigu, stress chronique et charge allostatique

Un stress aigu est adaptatif, il répond à un besoin de protection immédiate face à un stimulus menaçant, douloureux, dangereux dans l’environnement. Il peut avoir différentes origines (intérieur et/ou extérieur du corps).

Nous vivons tous et toutes des expériences de stress, nos chiens aussi, il est inévitable et de toute façon nécessaire. Ce qui va être déterminant, c’est qu’il ne soit pas récurrent voire permanent et sans solution de régulation ; comment on le vit sur le moment (en étant soutenu, en se sentant confiant, en pouvant y mettre fin…), et comment on s’en remet ensuite (en se reposant et en se ressourçant, sans nouveaux empilements).

La charge allostatique, c’est le coût biologique de l’adaptation fréquente, prolongée voire permanente. Nos chiens vivent dans un monde qui n’est pas fait pour eux, ils présentent des capacités d’adaptation importantes, mais on leur en demande toujours davantage… à quel prix ?

Quand le stress devient chronique :

  • le cortisol reste élevé
  • la récupération est incomplète
  • le seuil émotionnel baisse
  • le corps et la santé sont impactés

Des études montrent que le cortisol peut mettre plusieurs jours à redescendre après un stress intense ou répété. Tout dépend de votre chien, son environnement, ses capacités intrasèques innées et apprises de résilience et de régulation émotionnelle.

Autrement dit :

le chien d’aujourd’hui réagit avec un stress accumulé depuis plus longtemps qu’on le croit.

Excitation et frustration : des stresseurs sous-estimés

Point souvent contre-intuitif : l’excitation remplit aussi le vase. En effet, une activité très stimulante (lancé de balle, anticipation excessive de la balade…) active des circuits neurobiologiques liés au stress. On y va avec parcimonie.

La frustration quant à elle est un ressenti émotionnel désagréable voire aversif selon sa fréquence, sa durée et son intensité. Le faire poireauter devant sa gamelle avant de manger parce que “ça lui fait travailler ses autos-contôle” participe au remplissage du vase de bien des manières… Donc cela peut nuire aux apprentissages, qui comprennent la compétence à se réguler émotionnellement et pouvoir se détourner face à un objectif très motivant (l’os de poulet sur le trottoir, le chien à qui il veut dire bonjour…).

Mon chien réagit soudainement : les signes que le seuil est dépassé

Avant l’aboiement, la fuite, ou la transformation en diable de Tasmanie sous substances, votre chien vous parle.

Mais souvent très doucement.

Par exemple :

  • bâillements répétés
  • détournement de tête
  • léchage de truffe
  • tension musculaire
  • refus de friandises
  • agitation sans but

Ignorer ces signaux, ou les punir, pousse le chien à monter plus vite dans l’échelle des réactions. Et surtout, à force d’apprentissage que les premiers signaux ne sont pas efficaces ou pire lui apporte du négatif, il ira directement aux plus intenses les prochaines et ainsi de suite.

Vous l’aurez donc compris, la réaction intense n’est pas le souci principal. Elle est l’indicateur visible d’un système saturé.

Chercher à la faire taire sans s’intéresser à la charge allostatique, c’est comme éteindre l’alarme incendie sans regarder le feu, mettre du scotch sur l’énorme fissure d’un bateau qui coule… Ça ne résout rien, ça cache tout.

Que faire quand son chien est en surcharge de stress ?

Avant toute chose, je tiens à vous dire qu’en cherchant à comprendre comme vous le faites en me lisant, je suis certaine que vous faites de votre mieux, avec ce que vous savez, ce que vous voyez… et avec votre propre charge mentale.

Quand un chien est en surcharge allostatique, son humain l’est souvent aussi. Et c’est normal.

Favoriser la récupération sans en faire trop

Dans une culture où l’on nous répète qu’un “bon chien” doit sortir beaucoup, voir plein de choses et vivre mille expériences, ralentir peut faire peur.

Alors que tout tend à montrer que parfois, aider son chien, c’est :

  • accepter le repos réel, pour vous deux
  • offrir un environnement plus prévisible
  • réduire volontairement certaines stimulations, même si elles semblent positives

→ Moins de sorties, moins d’interactions, moins de sollicitations… mais mieux choisies.

Ce n’est ni un échec, ni un retour en arrière, c’est souvent un acte de soin nécessaire.

Miser sur les activités qui régulent vraiment

Certaines activités ont un pouvoir incroyable : celui d’aider le système nerveux à redescendre.

Le flair, la mastication de jouets et objets adaptés, le léchage ne sont pas des “occupations secondaires”. Ce sont des outils de régulation émotionnelle très intéressants à inclure dans le quotidien très stimulant dans lequel nous vivons.

Ils parlent directement au corps, là où le mental ne peut plus accéder quand le seuil émotionnel du chien est dépassé.

Pas besoin d’en faire beaucoup, on ne se met pas de pression ici non plus.

→ On fait un peu, régulièrement, au bon moment, et cela suffit souvent à faire une vraie différence.

Repenser la balade et se détacher des injonctions

C’est important de le dire clairement, toutes les balades ne sont pas bénéfiques.

Personnellement, j’ai mis du temps à le comprendre et c’est un vrai burn out commun avec ma chienne qui nous a forcées à l’accepter.

Selon :

  • l’heure
  • l’environnement
  • l’état émotionnel du chien (et parfois le vôtre)

…une sortie peut être une ressource ou un stresseur de plus.

Car non, une balade “réussie” ne ressemble pas forcément à celles que l’on voit sur les réseaux. Oui, renifler le même carré d’herbe pendant 20 minutes et rentrer calmement compte comme une activité et peut être infiniment plus régulateur pour votre chien qu’une grande promenade pleine de monde, de bruit et de contraintes.

Encore une fois : moins, mais mieux.

Comprendre sans culpabiliser

Comprendre l’empilement de stresseurs chez le chien, c’est accepter que :

  • votre chien ne fait pas exprès
  • son comportement n’est pas “contre vous” ou “à cause de vous”
  • ses réactions dépendent d’un contexte global, mouvant
  • et que certains jours sont plus difficiles que d’autres

C’est passer de :

« Il exagère, il gère ça d’habitude… »

à :

« Son système est saturé. Et moi aussi peut-être. Comment on peut redescendre tous les deux ? »

Votre rôle n’est pas d’être parfait·e, ni de tout anticiper, ni de tout gérer seul·e, encore moins de vous oublier dans une vie régie par le bien-être d’un seul membre de votre foyer.

Votre rôle, peu à peu, peut devenir celui d’un.e :

  • observateur·ice attentif·ve
  • garant·e de sécurité émotionnelle
  • facilitateur·ice de récupération, pour votre chien… et pour vous.

Et si tu te reconnais là-dedans…

Si tu as l’impression que :

  • ton chien “réagit pour un rien”
  • tu ajustes sans cesse sans vraiment comprendre ce qui aide
  • tu es fatigué·e, perdu·e, ou juste à bout de solutions

Tu n’es pas seul·e. J’ai traversé ces moments, et je ne suis toujours pas immunisée contre les moments difficiles.

Mais surtout, tu n’as pas à porter ça sans soutien. Parfois, le pas le plus aidant n’est pas d’en faire plus, mais de se faire accompagner pour comprendre ce qui se joue vraiment dans cette charge émotionnelle et allostatique — chez ton chien, et dans votre duo.

Si ces mots résonnent pour toi, je t’invite à me contacter.

On prendra le temps de poser les choses, ensemble, sans jugement, et avec beaucoup de nuance.

Parce qu’un chien qui récupère tolère mieux.

Et un humain soutenu… aide mieux, lui aussi. 🌿


  1. choix du genre masculin pour facilité la lecture ↩︎
  2. humeur/état d’esprit ↩︎

Références bibliographiques :

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